Dater son époque

La photo de rue, qu’est-ce que c’est ? C’est d’abord un témoignage qui représente une époque à travers sa mode vestimentaire, son architecture, son urbanisation, son mode de vie.
L’œuvre de quelques maîtres reconnus dans ce genre photographique nous conforte dans cette ébauche de définition.
Par exemple, Henri Cartier-Bresson et ses photos de vie quotidienne de gens au travers de scènes souvent drôles ou cocasses.
Ou Robert Franck qui à la fin des années 1950, a abordé avec ironie et décalage l’envers du décor du rêve américain. Il a mis en avant les inégalités, la pauvreté et la détresse d’une partie de l’Amérique.
Et puis Garry Winogrand, photographe américain longtemps méconnu qui se distingue par sa vision théâtrale de la rue. Ses images sont neutres pour laisser libre cours à l’interprétation du lecteur. Ses cadrages et ses compositions sont sans règle précise ; il prend en photo « tout ce qui bouge ».

Trois photographes, trois univers mais trois caractéristiques communes

  • Leurs photos se situent en ville,
  • elles représentent des personnes,
  • elles décrivent des situations éphémères.

Pour la plupart des photographes reconnus pour leur œuvre de street photography, ces trois éléments sont les fondements de ce type de photo au même titre que la dimension de témoignage ou de documentaire.

Dominer le hasard

Ce matin, l’envie de photographier la ville m’a pris. Le ciel chargé de nuages sombres m’a décidé. J’adore cette atmosphère !
Première chose, choisir le matériel. J’ai un compact expert et un reflex. Si l’un va me permettre de voyager léger en toute discrétion, l’autre m’apportera confort de visée et autofocus plus nerveux. Pour les qualités des photos, c’est égal.
Je n’arrive pas à me décider. Allez, va pour la photo de rue avec mon reflex et un 35mm.
Une demi-heure de marche et première rencontre intéressante : une jeune fille d’une vingtaine d’années avec un air pressé. Cheveux blonds, robe et chaussures rouges qui se détachent de l’environnement gris, une belle photo graphique. Aïe, aïe, aïe, l’appareil lui a fait peur et elle m’évite en traversant la rue. C’est raté ! Il va falloir que je sois plus discret.

Esprit photographe - La photo de rue ou street photography : Passants sur la passerelle © Pierre Garance

© Pierre Garance

Deuxième chance: un homme habillé en costume chic et coiffé d’un chapeau marche juste devant un camion poubelle. Un petit contraste social sympa (même si déjà vu !). Encore raté ; le temps que je vise, le camion l’a dépassé, j’ai déclenché trop tard !
Troisième chance, un cycliste sur un vélo équipé d’un panier contenant deux chatons. Encore raté, la photo manque de netteté. Ma vitesse d’obturation était trop peu élevée: 1/125s.
Quatrième chance, un tag représentant un homme levant une matraque. Ce coup-ci, je me prépare : ouverture à f 5,6 vitesse 1/400s. En position du type qui veut prendre en photo le tag, j’attends la bonne personne, celle qui va donner du cachet à mon image. Au bout de 25 minutes, je fatigue et je m’en vais, déçu. Bien entendu, c’est le moment où un piéton, casque de moto sur la tête, a décidé de passer devant mon tag. Je n’ai pas été assez patient.

Esprit photographe - La photo de rue ou street photography : Les amoureux © Pierre Garance

© Pierre Garance

Dernière chance et puis j’arrête quel que soit le résultat, direction le parvis de Notre-Dame de Paris. Derrière la foule qui regarde et attend je ne sais quoi, je me positionne. Un couple de dos, avec un parapluie attire mon regard. Je vise, je prends quelques photos et tout à coup, la main de l’homme se déplace jusqu’au postérieur de la dame. Clic ! J’ai déclenché, au bon moment cette fois. J’aime bien cette photo. Pour une fois le hasard était de mon côté !
La photo de rue c’est un cocktail composé d’une bonne dose de patience, d’une forte réactivité, d’un peu d’intuition et de beaucoup de hasard.
Comme à la pêche, parfois ça mord et parfois ça ne mord pas. Seule la persévérance paye.

Utiliser le trio magique

Il n’y a pas vraiment de grosses difficultés techniques dans cette pratique sauf la gestion des lumières difficiles (nuit, contrejour,…). Quand la luminosité est normale, la maîtrise du trio magique – sensibilité, ouverture et vitesse – est suffisante. Figer les expressions et les attitudes en utilisant la bonne vitesse, jouer sur l’ouverture pour déterminer la profondeur de champ sont les points importants à maîtriser.

Favoriser la lecture de l’image

La composition et le cadrage sont aussi des éléments décisifs pour réussir ses photos. L’image représente votre regard. Celui-ci doit être compréhensible par tous. La mise en valeur de la ville et des personnes en situation est fondamentale. Votre œil doit cadrer, composer et utiliser les contrastes.
Un petit truc pour rendre l’image lisible : votre cadrage doit tenir compte du contexte. Si l’action se passe dans un square, le lecteur devra le voir ou le deviner.

Anticiper et sourire

Le temps béni des années 50 et 60 du siècle dernier où chacun se ruait vers le photographe pour poser est passé. Aujourd’hui, à l’ère du partage (excessif ?) sur le web, les gens sont réticents, voire opposés à être pris en photo. La précipitation du geste pour déclencher à l’instant décisif, la peur de déranger et la transgression de l’intimité sont autant de bonnes raisons génératrices d’inquiétude pour vous comme pour les autres.

Votre comportement doit être adapté et sur ce point, l’anticipation et l’empathie sont de solides alliées. Quelques conseils :

  • Préférer un appareil discret
  • Utiliser de préférence une focale fixe
  • Déterminer à l’avance le genre de photos à faire (graphique, documentaire, reportage,…)
  • Faire des essais pour affiner vos réglages en fonction de la luminosité
  • Prendre plusieurs photos pour chaque scène
  • Etre partie prenante de la vie de la ville (se fondre dans la foule)
  • Respecter l’intimité des gens et acceptez le refus
  • Etre sociable et souriant

Respecter le droit à l’image

Le droit à l’image s’applique aux personnes, aux biens - dont les lieux privés et publics -, et aux œuvres. Globalement et sans détailler les aspects juridiques, il se rapporte essentiellement à la notion de publication.
Concernant les personnes, l’idée d’avoir une image de soi se « baladant » sur les réseaux sociaux provoque de plus en plus de refus.
Concernant les biens et plus particulièrement les œuvres architecturales de moins de 70 ans (Pyramide du Louvre, Viaduc de Millau,…) la publication demande une autorisation. Si l’œuvre n’est pas le sujet principal, cette autorisation n’est pas vraiment requise.
En utilisant quelques règles de bon sens, on peut pratiquer la photo de rue plus sereinement : éviter les situations peu flatteuses ou ambiguës pour quelqu’un, privilégier les scènes où la personne n’est pas identifiable (de dos, dans une foule, à contrejour,…), respecter les interdictions signalées (musée, centre commercial,…).

Améliorer sa pratique

  • Décider d’une seule thématique à chaque sortie
  • Utiliser un boitier peu encombrant et réactif
  • Utiliser une focale proche de 35mm
  • Rechercher les oppositions (contrastes, couleurs, sociétales, architecturales, ...)
  • Penser premier plan/arrière-plan; le décor a autant d’importance que le sujet lui-même
  • Trouver le meilleur point de vue pour rendre l’image la plus lisible possible
  • Se limiter à un nombre de 50 photos en sélectionnant des scènes qui racontent une histoire
  • Respecter le droit à l’image

Etre en phase avec son époque

Si la photo est une question d’instinct et de technique, c’est aussi un « œil » qui se construit peu à peu jusqu’à être fin prêt pour révéler une partie de soi ou des autres : l’esprit du photographe.
Plus que tout autre sujet, la photo de rue sollicite cet œil et cet esprit pour échapper à une neutralité sans intérêt. Elle est datée par son décor et par ses personnages. Réussie, elle montre une époque, une ambiance, une atmosphère, un quotidien. Alors si vous souhaitez pratiquer cet art, imprégnez-vous de la ville avant de la représenter.

Découvrir quelques photographes de référence

  • Henri Cartier Bresson
  • Robert Frank
  • Garry Winogrand
  • Bruce Davidson
  • William Klein
  • Bruce Gilbert
  • Robert Doisneau
  • Willy Ronis
  • Alexey Titarenko
  • Guy le Querrec
  • Paul Graham
  • Juan Bulher